Tous les articles par Alain Préat

Full-time professor at the Free University of Brussels, Belgium apreat@gmail.com apreat@ulb.ac.be • Department of Earth Sciences and Environment Res. Grp. - Biogeochemistry & Modeling of the Earth System Sedimentology & Basin Analysis • Alumnus, Collège des Alumni, Académie Royale de Sciences, des Lettres et des Beaux Arts de Belgique (mars 2013). http://www.academieroyale.be/cgi?usr=2a8crwkksq&lg=fr&pag=858&rec=0&frm=0&par=aybabtu&id=4471&flux=8365323 • Prof. Invited, Université de Mons-Hainaut (2010-present-day) • Prof. Coordinator and invited to the Royal Academy of Sciences of Belgium (Belgian College) (2009- present day) • Prof. partim to the DEA (third cycle) led by the University of Lille (9 universities from 1999 to 2004) - Prof. partim at the University of Paris-Sud/Orsay, European-Socrates Agreement (1995-1998) • Prof. partim at the University of Louvain, Convention ULB-UCL (1993-2000) • Since 2015 : Member of Comité éditorial de la Revue Géologie de la France http://geolfrance.brgm.fr • Since 2014 : Regular author of texts for ‘la Revue Science et Pseudosciences’ http://www.pseudo-sciences.org/ • Many field works (several weeks to 2 months) (Meso- and Paleozoic carbonates, Paleo- to Neoproterozoic carbonates) in Europe, USA (Nevada), Papouasia (Holocene), North Africa (Algeria, Morrocco, Tunisia), West Africa (Gabon, DRC, Congo-Brazzaville, South Africa, Angola), Iraq... Recently : field works (3 to 5 weeks) Congo- Brazzaville 2012, 2015, 2016 (carbonate Neoproterozoic). Degree in geological sciences at the Free University of Brussels (ULB) in 1974, I went to Algeria for two years teaching mining geology at the University of Constantine. Back in Belgium I worked for two years as an expert for the EEC (European Commission), first on the prospecting of Pb and Zn in carbonate environments, then the uranium exploration in Belgium. Then Assistant at ULB, Department of Geology I got the degree of Doctor of Sciences (Geology) in 1985. My thesis, devoted to the study of the Devonian carbonate sedimentology of northern France and southern Belgium, comprised a significant portion of field work whose interpretation and synthesis conducted to the establishment of model of carbonate platforms and ramps with reefal constructions. I then worked for Petrofina SA and shared a little more than two years in Angola as Director of the Research Laboratory of this oil company. The lab included 22 people (micropaleontology, sedimentology, petrophysics). My main activity was to interpret facies reservoirs from drillings in the Cretaceous, sometimes in the Tertiary. I carried out many studies for oil companies operating in this country. I returned to the ULB in 1988 as First Assistant and was appointed Professor in 1990. I carried out various missions for mining companies in Belgium and oil companies abroad and continued research, particularly through projects of the Scientific Research National Funds (FNRS). My research still concerns sedimentology, geochemistry and diagenesis of carbonate rocks which leads me to travel many countries in Europe or outside Europe, North Africa, Papua New Guinea and the USA, to conduct field missions. Since the late 90's, I expanded my field of research in addressing the problem of mass extinctions of organisms from the Upper Devonian series across Euramerica (from North America to Poland) and I also specialized in microbiological and geochemical analyses of ancient carbonate series developing a sustained collaboration with biologists of my university. We are at the origin of a paleoecological model based on the presence of iron-bacterial microfossils, which led me to travel many countries in Europe and North Africa. This model accounts for the red pigmentation of many marble and ornamental stones used in the world. This research also has implications on the emergence of Life from the earliest stages of formation of Earth, as well as in the field of exobiology or extraterrestrial life ... More recently I invested in the study from the Precambrian series of Gabon and Congo. These works with colleagues from BRGM (Orléans) are as much about the academic side (consequences of the appearance of oxygen in the Paleoproterozoic and study of Neoproterozoic glaciations) that the potential applications in reservoir rocks and source rocks of oil (in collaboration with oil companies). Finally I recently established a close collaboration with the Royal Institute of Natural Sciences of Belgium to study the susceptibility magnetic signal from various European Paleozoic series. All these works allowed me to gain a thorough understanding of carbonate rocks (petrology, micropaleontology, geobiology, geochemistry, sequence stratigraphy, diagenesis) as well in Precambrian (2.2 Ga and 0.6 Ga), Paleozoic (from Silurian to Carboniferous) and Mesozoic (Jurassic and Cretaceous) rocks. Recently (2010) I have established a collaboration with Iraqi Kurdistan as part of a government program to boost scientific research in this country. My research led me to publish about 180 papers in international and national journals and presented more than 170 conference papers. I am a holder of eight courses at the ULB (5 mandatory and 3 optional), excursions and field stages, I taught at the third cycle in several French universities and led or co-managed a score of 20 Doctoral (PhD) and Post-doctoral theses and has been the promotor of more than 50 Masters theses.

L’oxygène : un poison pendant plusieurs milliards d’années….

par Alain Préat


Nous ne nous en rendons pas compte, mais chacune de nos inspirations nous apporte 21% d’oxygène, et cette concentration élevée n’est présente que sur notre planète (en l’état actuel des connaissances), et depuis peu de temps ! L’oxygène atmosphérique était en effet en quantité infinitésimale (entre un dix millième et un millième de pourcent de sa concentration actuelle) depuis la formation de la Terre il y a 4,56 Ga [1] jusqu’au Grand Evénement d’Oxygénation (GEO, encore appelé ‘la grande oxydation’ ou la ‘catastrophe de l’oxygène’) qui affecta la Terre entre 2,5 et 2,3 Ga. Durant cet événement, la concentration atmosphérique en oxygène n’était que de 1 à 10 % de sa valeur actuelle. C’était encore très peu, et il fallut attendre le début du Cambrien, il y a 541 Ma, pour atteindre la teneur actuelle. Cette dernière fluctua et devînt même plus élevée jusqu’à 27 % au cours de l’Eocène (il y a environ 50 Ma) et jusqu’à 35 % pendant quelques dizaines de millions d’années au cours du Carbonifère et du Permien (il y a environ 300 Ma) avec le développement d’insectes géants, telles des libellules [2] de 75 cm d’envergure …

La concentration atmosphérique de l’oxygène fut donc faible ou très faible pendant le Précambrien, soit pendant près de 90 % de l’histoire de la Terre. Quels sont les mécanismes qui régissent cet oxygène nécessaire aujourd’hui à presque tout ce qui vit ? Quelles sont les conséquences géologiques et biologiques de ces faibles concentrations et des variations de l’oxygène au cours des temps géologiques ?

L’eau, sans laquelle la vie est impossible, fut très rapidement présente sur notre planète, 160 Ma seulement après sa formation, l’atmosphère resta fort longtemps (2 à 3 milliards d’années) riche en gaz à effet de serre, avec 10 à 1000 fois plus de dioxyde de carbone, de méthane, d’éthane, d’hydrogène, d’oxyde nitreux, de dioxyde de soufre, de sulfure d’hydrogène qu’actuellement …. l’ensemble de ces molécules étant lié pour l’essentiel au dégazage du manteau terrestre (volcanisme et métamorphisme). Les océans précambriens, également riches en ces gaz ne contenaient pas ou très peu d’oxygène pendant cette longue période. Malgré ces conditions qui nous semblent sévères pour une activité biologique, cette dernière était florissante et liée aux bactéries méthanogènes, sulfato-réductrices, … constituant des écosystèmes notamment basés sur le cycle du soufre, tels ceux rencontrés aujourd’hui dans les ’fumeurs noirs’ [3] au niveau des sources hydrothermales profondes en l’absence ou quasi-absence de lumière et d’oxygène. Des bactéries pouvaient en effet se développer dans de telles conditions puisque deux des principales conditions étaient réunies très tôt sur la Terre, à savoir présence d’eau et de roches, l’altération de ces dernières enrichissant les océans en différents éléments chimiques. Ainsi les premières bactéries à se développer sont-elles chimiosynthétiques ou chimiotrophes [4] utilisant des matières minérales (dont le dioxyde de carbone) sans aide de la lumière dans des liquides et des gaz sans oxygène. Ensuite des bactéries (= phototrophes anoxygéniques [5] utilisèrent la lumière et oxydèrent les ions sulfures en ions sulfates, qui furent repris par les bactéries sulfato-réductrices ce qui permit l’oxydation ou la dégradation de la matière organique produite par les phototrophes anoxygéniques, avec l’aide éventuelle de la fermentation bactérienne et des bactéries méthanogènes. Sans oxygène dans l’atmosphère, ni dans les océans, le fer en provenance du manteau (volcanisme) était dissout dans l’eau marine et se présentait sous sa forme réduite c.à.d. sous forme de fer ferreux [6]. A environ 2,5 Ga (période du GEO) tout ce fer fut massivement oxydé formant les fameux ‘BIF’ (Banded Iron Formation [7]) actuellement exploités à l’échelle mondiale, notamment par Arcelor Mittal. Que s’est-il donc passé il y 2,5 Ga ? car cette oxydation nécessitait la présence d’oxygène…

Ce changement majeur, cette révolution même, fut liée à l’apparition des cyanobactéries, qui munies de chlorophylle produisirent l’oxygène enrichissant progressivement les océans, puis l’atmosphère en ce gaz. Une autre source d’oxygène, sporadiquement plus importante, était liée à l’activité des bactéries sulfato-réductrices anaérobiques qui abondent aujourd’hui dans la Mer Noire, dans de nombreux fjords norvégiens…. également dans nos intestins… Elles produisirent dans les sédiments précambriens des sulfures qui réagirent avec le fer ferreux (Fe2+) pour former la pyrite (FeS2), cette réaction libéra également de l’oxygène et de l’eau [8]. L’accumulation d’oxygène, surtout par les cyanobactéries, il y a 2,5 Ga ne fut cependant pas soudaine, les premières cyanobactéries apparaissant bien avant 2,5 Ga sans que l’on puisse aujourd’hui préciser quand. Elles produisirent de l’oxygène qui fut rapidement neutralisé par des gaz réducteurs (principalement l’hydrogène) issus d’une tectonique des plaques très intense recyclant la partie supérieure du manteau jusqu’à 2,5 Ga. Avec le ralentissement progressif (sur quelques centaines de millions d’années) de cette tectonique, les gaz réducteurs n’étaient plus en mesure de neutraliser l’oxygène qui s’accumula et la plupart des bactéries anaérobiques furent décimées ou se refugièrent dans des microenvironnements qui les protégeaient de ce nouveau produit toxique…

Une autre conséquence de cette apparition de l’oxygène est par exemple la disparition de l’uraninite (UO2), minéral qui ne peut se former en présence d’oxygène (car l’uranium forme alors un ion uranyle UO22+ soluble dans l’eau). L’or des gisements d’Afrique du Sud a été arraché à des filons de quartz, ensuite transporté et déposé dans des méandres de rivières fonctionnant de 3,1 à 2,8 Ga (Archéen), cet or est associé à de petits galets ou grains de sables roulés d’uraninite également transportés et nécessairement formés en milieu réduit (sans oxygène). Ces grains sont également connus jusqu’à environ 2,5 Ga en Australie, au Canada, en Inde, après cette date l’uraninite détritique ne s’est plus formée, l’ion uranyl captant l’uranium en conditions oxydantes.

Ainsi le couplage tectonique des plaques et activité microbienne est à même d’expliquer les variations d’oxygène de notre atmosphère depuis plusieurs milliards d’années. Que ce système fonctionne depuis si longtemps est un véritable ‘challenge’ au vu de la production de l’oxygène à court terme : si les 3,7 x 1019 moles d’oxygène de notre atmosphère actuelle étaient liquéfiées, elles formeraient un liquide de 6 cm d’épaisseur recouvrant l’entièreté de la planète. Les images satellitaires et mesures de la bioproductivité végétale (phytoplanctonique, algaire, bactérienne… et celle des végétaux supérieurs) montrent que la production primaire nette de carbone est de 8,8 x 1015 moles par année. Si l’on compare cette valeur à la la quantité actuelle d’oxygène dans l’atmosphère le calcul montre que l’oxygène est produit en 4200 années [9] et qu’en regard des temps géologiques, cette concentration est certainement instable. A chacune de ses inspirations l’Homo sapiens d’il y a plus de 100 000 ans ne respirait sans doute pas exactement 21% d’oxygène…

1 La formation de la Terre date de 4,568 Ga ± 0,003 Ga (Ga = milliard d’années), les premiers organismes « développés » (métazoaires) apparaissent au Cambrien il y a 0,541 Ga ± 1 Ma (Ma = million d’années), les premières bactéries à l’Archéen il y a 3,8 Ga. Le Précambrien est divisé en Hadéen, Archéen et Protérozoïque (divisé en Paléo-, Méso- et Néoproterozoïque).

2 Il s’agit de l’espèce Meganeura monyi, appartenant à une lignée éteinte (famille Meganeuridae), apparentée aux libellules et demoiselles actuelles (ordre Odonata). Cette espèce fut découverte à la fin du XIXe siècle à Commentry, dans l’Allier en France. Cette hypothèse de gigantisme lié à un taux d’oxygène exceptionellement élevé est sujette à controverse…

3 Les fumeurs noirs ou cheminées, et sources hydrothermales sont des évents hydrothermaux situés à proximité des dorsales océaniques. Ils sont liés à l’activité des plaques tectoniques et évacuent une partie de la chaleur interne de la Terre. Ils sont le siège d’une vie sous-marine luxuriante.

4 La chimiotrophie est un des types trophiques caractérisant le mode de nutrition des organismes basé sur une source d’énergie chimique (organique ou inorganique).

5 Il s’agit de bactéries utilisant la lumière comme source d’énergie dans un milieu sans oxygène.

6 En solution aqueuse, l’élément chimique fer est présent sous forme ionique avec deux valences principales,  Fe2+ ou ‘fer ferreux’ et Fe3+ ou ‘fer ferrique’ (ce dernier est par exemple à l’origine de la teinte de nombreux ‘marbres rouges’, http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2481).

7 ou gisements de fer rubané formant des minerais très riches en fer constitués de l’alternance centimétrique de lits ou lamines quartzitiques et de lits ou lamines riches en oxydes ferriques (principalement la magnétite Fe3O4 et l’hématite Fe2O3). Ils représentent 90% du minerai de fer exploité dans le monde (ils sont très abondants entre 2,5 et 2,0 Ga, ils apparaissant vers 3,7 Ga et disparaissent vers 0,7 Ga).

Suivant la réaction 4SO42- + 2Fe2+ 4H+ = 2FeS2 (pyrite) + 2H2O + 7O2 (combinaison de deux réactions). Lorsque la pyrite est rapidement enfouie (cf. conditions géologiques), l’oxygène est libéré.

9 Canfield, 2014 Oxygen, A Four Billion Year History, Princeton University Press, Oxford.